Les cours du soir de l'EMI

Un site atelier de l'EMI

Cela s’est passé de Novembre à mars. En soixante heures chrono. Ils sont sept et arrivent généralement à l’heure où les locaux de l’EMi se vident. Le mercredi de 18h30 à 21h 30. Un samedi par mois, l’EMi est à eux, pour la journée. Ce sont les cours du soir. On y vient parce qu’on aime la rencontre, l’écriture et le partage. On a déjà un job, On voudrait juste parfois écrire plus concis, mieux dire. On ne deviendra peut-être pas journaliste, mais qui sait? Et Ils sont déterminés, mo-ti-vés.
Ils ont tâté de tout : les brèves, la synthèse, le micro-trottoir, et même les billets, les chapôs, les titres et les inters. En prime, ils ont proposé, réalisé, et écrit sept reportages. Leurs sujets : Violence conjugale entre SDF. Maraude avec les restos du cœur en Seine Saint Denis. Rencontre avec les « chibanis » , ces ouvriers immigrés retraités. Du grave. Et du culturel aussi : l’atelier d’un franco-chilien iconographe, et ce peintre aussi à l’aise avec un pinceau qu’aux fournaux qui organise des dîners comme des performances. Une pincée de légèreté quand même, au cours de cette croisière organisée par un site internet où l’on cherche des amis et… plus encore. Un brin de sexe enfin avec les filles du burlesque qui s’effeuillent sur une scène parisienne, à la Flèche d’or. Nous vous proposons leur reportage, le premier. Un baptême en quelque sorte. Bonne lecture !

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Francis G. a frappé de plusieurs coups de couteau sa concubine Corinne B. Il est jugé, après 24 heures de garde à vue, en comparution immédiate.

Mardi 8 février 2011. Palais de justice de Paris, 23ème chambre correctionnelle. Avec ses moustaches tombantes et sson épaiss chevelure grise, ce belge de 46 ans a quelque chose de François Cavanna. Sans domicile et sans ressources, Francis G. a le visage abîmé et les propos balbutiants. Il comparaît pour «violences avec arme en état d’ivresse commises sur sa concubine Corinne B. le 6 février. Elles ont entraîné une Incapacité totale de travail (ITT) de huit jours ». Il choisit d’être jugé le jour même avec l’avocat de permanence. Malgré la grève des magistrats, les comparutions immédiates ne connaissent pas de répit.

Son procès aura lieu six heures plus tard en fin d’après-midi.

Récidives. Corinne B. porte les marques de coups de couteau reçus deux jours plus tôt. Elle explique d’une voix hachée et difficilement audible leurs relations : « On se connaît depuis trois ans, on vit dans la rue. » La présidente : « Y a-t-il eu des violences auparavant ? » « Oui, quelquefois », répond la victime. En effet, deux mois plus tôt, il l’avait déjà blessée avec une boîte de conserve au visage. Malgré une ITT de dix jours, elle n’avait pas porté plainte. Le prévenu : « Pour les violences, je pourrais en dire autant, mais moi j’ai jamais déposé plainte ».

La victime reconnaît que le 6 février, son compagnon était très alcoolisé. La Présidente : « Et vous, Madame, vous prenez de l’alcool ? ». Corinne B. confirme. La présidente cherche ses mots :

« Ces jours-là, ça ne doit pas être facile… et pas très beau à voir ».

Les faits. Cette femme d’une cinquantaine d’années, imposante physiquement, a une voix autoritaire et douce à la fois. Parfois excédée, parfois compatissante. Elle lit la déposition de la victime : « Il voulait que j’aille faire la manche, mais je n’étais pas d’accord. Il a sorti un couteau, il n’a pas le droit d’en avoir un, mais je lui donne le mien et il le met dans  sa poche ». La présidente s’interrompt : « Pas très logique tout ça ! ».

Corinne B. poursuit: « il a d’abord voulu planter au niveau du ventre et après il a porté des coups au visage ». Francis G. conteste : « Je n’ai pas pu taper au ventre, il y avait un très grand polonais entre elle et moi et j’ai pas donné plusieurs coups au visage ». Un témoin lui donne tort. C’est lui qui a alerté la police. De sa fenêtre, il a vu Francis G. donner à sa compagne des coups de poing au ventre et au visage avec « un objet dans la main ». Et l’expertise médicale est formelle : plaie au front de 8cm et plaies au nez occasionnées par un outil tranchant.

La présidente : « Cela va se terminer comment cette histoire à vous deux ? ». Francis G. : « Elle ne doit pas me traiter de racaille, elle ne doit pas prononcer ce mot, je l’aime cette femme, ça me plaît pas de la voir comme ça, ça me rend malade. Si elle se soigne pour l’alcool, je la suivrais ». La présidente : « Et vous Mme B., vous voulez vous faire soigner? ». Elle le veut. Et aussi continuer à vivre avec lui.

L’avocate de Corinne, pressée, reste collée à son texte. Elle réclame une mise à l’épreuve avec obligation de soins et 1€ symbolique à la victime. Face à elle, la procureure. Ferme, véhémente. « Ce sont des faits graves ». Elle rappelle le casier judiciaire chargé : vols, refus d’obtempérer, et déjà violences sur ses concubines.

La défense. « C’est triste, c’est très triste cette histoire. Et on ne règle pas tous les problèmes par la détention ». L’avocat de la défense, lui, joue sur l’émotion. « Ca me gêne qu’on interdise le port d’un couteau à un SDF quand il n’a que ça pour ouvrir ses boites de conserve ». Ca le gêne aussi cette « Europe administrative » qui empêche un belge de toucher le RMI. Et enfin : « Ca me gêne qu’on lui demande de s’en sortir tout seul avec son problème d’alcool ». Il évoque le passé d’enfant battu, torturé et placé de Francis G. pour expliquer où il en est aujourd’hui.

Le prévenu conclut : « Je me bats depuis des années. J’ai une sœur et un père qui se sont suicidés à cause de l’alcool ».

Le jugement. 18 mois d’emprisonnement dont 12 avec sursis, mise à 2 ans de mise à l’épreuve et obligation de travail, de domicile, de soins. Pour la victime, une réparation pécunière symbolique de 1€. « Il n’y a pas de mandat de dépôt, vous allez être libéré aujourd’hui. Vous devez immédiatement faire des démarches pour vous faire soigner. Prenez rendez-vous avec un alcoologue. Dès demain ! » déclare la Présidente. Puis, se tournant vers la victime : « Madame, c’est peut-être l’occasion pour vous aussi de faire des démarches de soins ».

Sophie Bouvet

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Christophe Oro attire la fine fleur des amateurs d’art avec sa cuisine. Pour ce peintre-traiteur, c’est une chance : Ses clients sont aussi ses collectionneurs.

Rendez vous métro Crimée, Paris 19e, avec Christophe Oro, artiste professionnel et traiteur amateur. Christophe a 49 ans, mais il a l`air d’en avoir 10 de moins et il est toujours de bonne humeur.

À deux pas de métro tous les jeudis a lieu le plus grand et le moins cher des marchés parisiens : le marché Joinville. Il fait froid en ce lumineux matin de janvier. Les courses de Christophe se déroulent à vive allure. Un clin d`œil de connivence avec les marchands maghrébins suffit. C’est lui qui fait le choix. Les poivrons rouges, il les caresse comme s’il s’agissait d`une robe de soie. Il achète 5 sortes d’herbes aromatiques, 9 variétés de légumes. Dans un supermarché chinois à Belleville il va encore chercher des algues, du vinaigre Mirin, des poulets…

« Saviez-vous que la plupart des poulets à Paris viennent de Belgique et qu’ils sont halal ?» interroge Christophe. « La différence ? Dans votre boucherie, ils sont à 14 Euros et au supermarché chinois à 5,90 Euros»

«Vivre à Paris a toujours été mon rêve!»

On s’est installé dans un petit café. Bien que Christophe soit très grand, il a besoin d’une petite demi-heure de repos. Son sac à dos et le caddy volumineux sont devenus très lourds. Quand est-il venu à Paris ? « En 1999. Vivre à Paris, ça a toujours été mon rêve» dit-il.

Il est né à Karlsruhe d’une mère allemande et d’un père coréen. Il y a fait des études de littérature allemande et a poursuivi en même temps une formation de peintre à la prestigieuse école des Beaux-arts. La ville lui a ensuite demandé d`organiser plusieurs expositions sur un sujet d’histoire et aussi de peinture contemporaine estonienne.

En 1992, il fonde sa propre société: à Cologne, ville qui, à cette époque, est le centre de l’art moderne.

Il invente des expositions-événements accompagnées de concerts, de films, de conférences.  Et « Un beau jour, il m`est venu l’idée d`offrir aussi un buffet où je crée les plats moi-même ».

Il ajoute : « Faire la cuisine et peindre sont pour moi deux activités aussi sensuelles l’une que l’autre. »

Une crevette au lait de noix de coco

Une des spécialités de Christophe est de préparer le menu chez le client. Aujourd’hui, il se rend dans le 18e, dans la cuisine de l`architecte François Scali. Lui est « Fan de Christophe depuis cinq ans ». Pendant onze heures, Christopher va mitonner pour trente-cinq personnes un repas :« En 5 actes et 26 plats ».

Il ne fait pas le service. « Comme la boisson, c`est le domaine du client ».

En dégustant – une patate douce frite, hm, une crevette au lait de noix de coco, ah, oh, une carotte confite, délicieuse. Est-il gourmet ? « Non ». Il est végétarien et autodidacte. « Mais avec la nourriture méditerranéenne et asiatique que je propose, j`espère favoriser de la convivialité ». Pendant de fréquents voyages en Italie, en Espagne, aux Indes, en Corée du Sud il a toujours élargi son répertoire de recettes.

Et rapidement, il a pu établir un réseau de clients à Paris. Qui lui a ouvert les portes ? « L’organisateur de la grande exposition Paris Photo, Rik Gadella, m’a confié la première commande. Randy, un Américain très branché dans le milieu artistique m’a présenté. Ensuite la publicité a marché comme au théâtre : par le bouche à oreille ».

Comme un moine pendant sa prière

Cinq jours après le rendez-vous métro Crimée, Christophe officie dans la très chic cuisine de la galeriste Aline Vidal dans le 7e. On attend 80 convives et Christophe a besoin d`une assistante.

Yukié Matsushita est une graphiste américaine d`origine japonaise. Jolie et plutôt petite, elle a un drôle d’allure dans son large tablier gris. Elle fait les sushis à sa façon : japonais et végétariens. Christophe en goûte un : «Succulent ! On pense à une boule de neige fraîche ».

Quelle est la qualité indispensable pour un traiteur ? « Le talent d`organisation, de logistique et d`improvisation. Il faut se concentrer comme un moine pendant sa prière », sourit Christophe.

La majorité des fidèles sont les galeries françaises. Christophe a trouvé avec la cuisine le moyen de côtoyer la scène qui l`intéresse. Et son intérêt est double: « Les invités des galeristes sont aussi mes collectionneurs potentiels ». Ces gens de lettres, de la télévision, du ministère de la cultures sont également une grande clientèle d`art. Christophe peut entrer en contact avec eux et de temps en temps leur vendre un tableau. «J`y parviens sans l’intermédiaire du marché, qui souvent est assez rude » soupire-t-il.

Yukié s’en est allée. Christophe sort sur la terrasse: « Un ciel pluvieux comme celui-ci me fait penser à cette longue tradition des artistes ou écrivains étrangers qui devaient se débrouiller à Paris. Sans soutien de l`état ou de la famille à Paris, ce n’est pas facile. Moi, j’ai eu de la chance ».

L’arrivée des hôtes est imminente. Le stress augmente. « Le plus grand défi du traiteur, c’est que tout soit prêt en même temps ». Mais Christophe reste cool…

Sibylle Nyssen

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Ahmed, Boubakeur et Rachid au café social de Belleville.

« Tu aurais dû placer ton double blanc ! Tu l’aurais empêché de jouer. Tu ne peux pas suivre un peu la partie, bon sang ! » reproche un septuagénaire à son camarade de jeu aux dominos. Le café social de Belleville grouille de monde en cette après-midi frisquette. Les locaux sont accueillants et bien entretenus. Le mobilier est flambant neuf. Des aquarelles et des photos anciennes ornent les murs blancs. Elles racontent la migration des nord-africains. Des retraités attablés discutent, dégustent du thé ou du café et s’interpellent amicalement.

L’association Ayyem Zamen en algérien « Le bon vieux temps », a été créée en 2000 par le sociologue Moncef Labidi. Elle a ouvert deux cafés sociaux à Paris. Le premier en 2003, rue Pali Kao dans le 20ème arrondissement . Le second rue Dejean dans le 18ème en 2008. Pour une cotisation de 10 euros par an, ces établissements accueillent, écoutent, orientent et accompagnent dans leurs démarches de la vie quotidienne des vieux travailleurs immigrés : les chibanis (les cheveux blancs en arabe)

Une migration économique

Tempes grisonnantes, chevelure bigrement fournie et œil malicieux, Ahmed Kerrouche parcourt Le Parisien devant un thé à la menthe.

Il est arrivé en 1959 en France. «J’avais 20 ans quand j’ai quitté l’Algérie. Je suis venu sur le bateau Kairouan. COLAS, une entreprise du bâtiment, est la première qui m’a ouvert les portes. J’ai commencé comme ouvrier, ensuite j’ai travaillé comme grutier.»

Au fil des mois, Ahmed Kerrouche prend confiance. «J’ai suivi des cours de français pendant trois ans boulevard Diderot à Paris. J’ai également trouvé une petite chambre rue de Charenton . »

Les premières années sont souvent très dures à vivre, aussi « la solidarité communautaire s’est dressée tel un rempart face au délitement personnel et à la déchéance humaine. »

L’exil au féminin

Cherifa fréquente, elle aussi, le café social

L’exil n’est pas seulement l’apanage des hommes. Les femmes sont moins nombreuses certes. La loi de 1976 du regroupement familial a permis aux couples de se réunir.

Chérifa Ouadenni, avec ses 4 enfants, a rejoint son mari en région parisienne. Son certificat d’études en poche, elle raconte « J’ai d’abord travaillé comme archiviste, puis comme agent administratif à la Cour d’appel de Paris. » Aujourd’hui, elle est veuve et s’occupe de ses petits-enfants. Elle fréquente à ses heures perdues le café social de Belleville. Elle s’y est fait des amies, et participe au club cinéma, aux sorties dans Paris et aux excursions.

« Le café social est un lieu sain et convivial. Les femmes sont respectées ici. Nous venons partager un café, demander les nouvelles des compatriotes.»

Pendant les Trente Glorieuses, la France a recruté massivement de la main d’œuvre maghrébine. Les ouvriers nord-africains sont arrivés en France avec leurs savoir-faire. Mais malgré des longues années de cotisation leurs pensions sont dérisoires.

Achour Bahloul est originaire de Kabylie. Il s’est installé à Paris en 1975. « J’ai ouvert un atelier de couture, rue du Faubourg Saint-Denis.

En 1978, ma famille m’a rejoint. » A son arrivée, il pensait rentrer au pays. L’idée du retour s’est estompée au fil des ans…

Il s’est rendu au café social de Belleville pour rencontrer Sandrine la médiatrice et Henry, le coordonnateur de l’association Ayyem Zamen. «Je suis jeune retraité et j’aimerais introduire une demande de majoration de ma pension. Je ne touche que 719 euros »

Farid Bouhanik

La solitude en bandoulière

En marge du brouhaha de la foule venue assister aux festivités du nouvel an chinois, Mohamed Irmouli explique le contenu d’un courrier de la banque à son ami Ali à Porte de Choisy. Tous deux sont retraités. Ils habitent dans de petites chambres individuelles à la résidence Adoma dans le 13ème.

Mohamed est arrivé en France en 1961. Il a trouvé son premier emploi dans une entreprise de nettoyage à Puteaux. « Les miens m’ont bien accueilli au foyer. J’ai commencé à cotiser à la vie de groupe qu’après avoir perçu mon premier salaire. Il y avait une véritable solidarité entre les compatriotes. »

Il se souvient qu’alors la vie était plus accessible. «J’étais payé 150 frs la quinzaine. Le loyer me coûtait 35 frs et la baguette se vendait 25 centimes.»

Mohamed a vite compris la nécessité de savoir lire et écrire. Aussi, il a suivi plusieurs années durant des cours du soir et a obtenu son Certificat d’études, puis un CAP de tourneur. Il fait partie de cette majorité de chibanis qui ont choisi de laisser leur famille au pays. En retraite depuis 2001, Mohamed Irmouli refuse de rentrer au pays pour, dit-il, « des raisons de santé. »

Ses journées, il les égrène entre la résidence Adoma et le centre commercial.

F. B

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Miss Glitter Painkiller sur la scène de la flèche d’or

Miss Glitter Painkiller et ses copines exhibent sur scène leurs formes. Avec humour et parfois une certaine vulgarité. Elles pratiquent le burlesque. Spectacle déshabillé à la Flèche d’or.

La septième édition de la soirée burlesque la «Glitter Fever » se tient à la Flèche d’or à Paris. Cette gare reconvertie en salle de spectacle branchée accueille chaque mois une troupe d’effeuilleuses. Treize filles enchaînent les numéros de strip-tease, à grand renfort de paillettes, plumes et dentelles. Elles sont exubérantes, bruyantes, vulgaires parfois, féminines toujours.

Deux heures plus tôt, sous la verrière de la salle, c’est la course contre la montre. Il ne reste plus qu’une demi-heure avant l’ouverture des portes. Par les fenêtres, on aperçoit la file d’attente des spectateurs. «Ca me stresse de voir tous ces gens qui attendent », confie Mathilde, alias Miss Glitter Painkiller, l’organisatrice de la soirée. A défaut de loges, les filles ont investi l’espace dédié aux spectateurs pour se préparer. «Je ne suis maquillée que d’un œil, mais on fait aller », répond Mathilde à un technicien qui vient vérifier l’évolution des préparatifs. Ici, pas de maquilleuse professionnelle, les filles doivent se débrouiller.

Les vitres sont abîmées, recouvertes d’impacts. A y regarder de plus près, ces défauts ne sont pas naturels. Les impacts décorent les vitres plus qu’ils ne les enlaidissent. Dehors, d’ anciens rails de chemin de fer, un amas de ferraille rouillée, des tags. L’endroit n’est pas franchement esthétique et c’est ce qui fait sa beauté. Mettre en avant les imperfections, pour provoquer le beau. Un credo burlesque.

Plus funs que féministes

Mathilde a fait un peu de danse à l’école, mais surtout du théâtre. Il y a six ans, elle découvre le burlesque et c’est «une évidence »: ce monde est fait pour elle.

Ce genre de strip-teases, né aux Etats-Unis, est un savant mélange de cabarets parisiens du XIXe siècle, et de culture américaine des années 1950-60. Souvent interprétées comme une satire des codes de beauté, ces performances sont avant tout pour Mathilde un divertissement. Un show décomplexé, haut en couleurs, qui met à l’honneur des personnalités aux physiques imparfaits. Mathilde ne se revendique d’aucun mouvement féministe ou politique. Elle veut prendre du plaisir. «Intellectualiser la chose outre mesure n’a pas grand intérêt ! » tranche-t-elle.

Soudain, une fille pose une question pratique : «L’une d’entre vous a-t-elle de vrais ongles ? » Silence. Un «non » collectif résonne comme un aveu. Pas de vrais ongles, tout n’est que faux, déguisement, parure. La jeune fille en Converses qui se maquille dans son coin va laisser place à la femme provocante en robe bouffante. Mathilde est rousse, en jeans et baskets, elle a l’air sérieux. Miss Glitter Painkiller est rousse aussi, mais prend tout à la légère. Elle raffole d’accessoires kitsch des années 60 et de vêtements ultra-féminins.

Entre la réalité et la scène, pour toutes les danseuses, c’est la métamorphose. Cherry Lyly Darling tient le rôle de la strip-teaseuse rondelette qui customise ses petites culottes avec le visage d’ Obama. Louise Berlingot est délicate, à la limite de la timidité, mais peu farouche.

Sexe, drogue et show

Le show suggestif de Miss Botero

C’est parti, Lady Tornade ouvre le bal. Sur la chanson «Look at that girl », elle apparaît derrière une corde à linge sur laquelle sèchent des sous-vêtements sexy. Puis, Cherry Lyly Darling enchaîne avec une imitation de Marie-Antoinette, inspirée du film de Sofia Coppola. Miss Glitter Painkiller, quant à elle, s’est déguisée en Peggy Bundy, la mère de famille vulgaire de la série «Marié deux enfants ». Elle joue avec le public et interpelle un homme au fond de la salle: «Allez, viens nous montrer ton cul! »

Louise de Ville est l’invitée d’honneur de la soirée. Cette Américaine, parisienne d’adoption, cultive encore plus le trash. Première apparition : une princesse blonde, cheveux longs bouclés, robe bleue, gestes naïfs. Après quelques sourires, elle fait mine de sniffer un rail de coke. Effet instantané. Elle arrache ses vêtements, dévoilant string, porte-jarretelles et soutien gorge pigeonnant. A la fin du numéro, elle propose au public : «Il m’en reste sur les dents, si vous en voulez un peu, rendez-vous dans les chiottes! »

Pour son deuxième passage, les gestes sont encore plus érotiques. Elle ondule au rythme de la «pussy dance », chanson aux paroles évoquant le sexe féminin et jette son dévolu sur un spectateur. Une fois sur scène, celui-ci se laisse embrasser goulûment. Quelques secondes plus tard, soudain distante, Louise de Ville demande: «Tu n’as pas la mononucléose au moins? ». Dernière ligne droite, Louise enfile l’ultime costume: un poncho rose pâle qui s’écarte sur le devant, laissant apparaître un cercle rouge foncé. La voilà déguisée en sexe féminin!

C’est le clou du spectacle et l’excitation est à son comble. Mais la soirée va se poursuivre sur la piste de danse.

Charlotte Oberti

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Georges Farias était catholique. Il s’est converti à la religion orthodoxe. Il est né au chili, il vit aujourd’hui à Cherbourg. Visite de son atelier où il se consacre à l’iconographie, l’art sacré.

Une table de dessin, des pinceaux, un compas. Sur des étagères, une pyramide de pots de couleur. Des calques et des brouillons. Sur les murs, les icônes de Saint Athanase, Saint Evangéliste Marc, Saint Syméon Stylite… C’est l’atelier de Georges Farias, iconographe. Il a 40 ans, porte la barbe et un poncho rappelant son Chili natal.

Il découvre l’iconographie alors qu’il est lycéen à Conception. Tous les vendredis soir, à minuit, il prend le bus pour Santiago. Sept heures de voyage pour suivre les cours de Juan Echenique, iconographe orthodoxe. Qui lui transmet son savoir pendant quatre ans. A ses côtés, il prépare les dessins et pose les couleurs. A la façon d’un maître et de son assistant.

Son voyage à Jérusalem, en 1995, marque un tournant. « Je découvre les richesses de l’Orient Chrétien » au contact de moines orthodoxes rencontrés au Saint Sépulcre. Sur place, il prend conscience que « l’orthodoxie donne une vision sensible » à travers l’image, l’architecture. « En tant qu’iconographe, je me suis aperçu que j’étais dans une ambiguïté dans l’Eglise catholique, l’image n’étant pas incluse dans la liturgie ». De retour au Chili, dans son premier atelier, il réalise des fresques pour l’Eglise catholique tout en séjournant régulièrement en Europe. Mais l’Orient lointain lui manque. Il ne se sent pas en accord ni avec le monde catholique, ni avec son pays : « Le Chili ne pouvait pas me donner ce que je cherchais ».

Une commande de fresque copte et c’est l’occasion de venir en France. Il se marie en Normandie et s’installe à Cherbourg où il se consacre désormais à son art.

«  La seule règle, c’est la tradition»

Avant « d’écrire » une icône, Georges Farias se réfère aux modèles anciens: « Je consulte des ouvrages de sources iconographiques, des livres d’art et les textes sacrés ». Sur son pupitre, un évangile ouvert sur des enluminures du Moyen-Âge: « L’image doit être fidèle aux prototypes, aux sources. La seule règle, c’est la Tradition. » Puis vient le dessin de l’icône sur un calque. « Je passe ensuite plusieurs couches de colle sur un support en bois de tilleul. »

Après la pose d’une toile de gaze, le support est enduit de levkas, mélange de colle et de blanc d’Espagne. « Lorsque l’enduit est bien sec et lisse après le ponçage, je dessine l’icône. Je grave chaque trait avec une pointe métallique pour repérer les futures nuances de ton, comme dans les plis d’un vêtement. » Viennent ensuite les couleurs. « Tous les matériaux doivent être nobles comme symboles de la royauté de Dieu.» Lapis-lazuli, rouge d’Ercolano, ocre, terre de Sienne brûlée, les couleurs ont pour origine des pigments naturels mélangés à du jaune d’œuf. Technique traditionnelle de la Tempera qui donne de la transparence. « Je pose le proplasme, c’est la première couche de peinture, la plus foncée. Et je  fais monter la lumière en l’éclaircissant par voiles successifs pour donner du relief. »

Après six mois de séchage, il ne reste plus qu’à protéger l’icône avec l’olifa, un vernis à base d’huile de lin.

Un iconographe très orthodoxe

« L’essence de l’icône, c’est la représentation de la sainteté de la personne.» Ses origines remontent au 3ème siècle après J.C, chez certaines populations juives converties au christianisme. Plus tard, l’empire Byzantin interdira l’icône par crainte de l’idolâtrie. C’est la crise de l’iconoclasme. « La base théologique de l’icône, c’est que le Christ s’est incarné, on peut donc le représenter. Dans le monde orthodoxe,  l’iconographe a une mission reconnue par le corps ecclésial, il a une mission de transmission. » Catholique de tradition, Georges Farias s’est finalement converti pour vivre son art au plus près. « Le fait d’être iconographe a facilité le passage vers l’orthodoxie » précise-t-il.

Au mur de l’atelier, une esquisse au dessin d’un projet de vitrail pour le Chili.

Georges Farias travaille actuellement sur une Croix de style byzantin d’un mètre soixante-dix de hauteur pour la communauté de la Cotellerie près de Laval. Il se documente et a déjà réalisé plusieurs dessins. D’autres travaux sont en cours : une icône de la Vierge et une icône de la Transfiguration. On quitte l’atelier avec le sentiment d’avoir approché un monde d’une richesse insoupçonnée. Doucement, la porte se referme sur les dorures et les bleus profonds.

Nicolas Endelin

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Le site internet On va sortir.com permet aux internautes de se rencontrer pour de vrai. Ce soir là, c’était sur la Seine, à bord du River’s King.

« Bienvenue à la croisière s’amuse ! Vous prendrez un bracelet vert, jaune ou rouge ? » Jonathan, 35 ans, est modérateur sur le site internet « On va sortir.com » (OVS). Tee-shirt à l’effigie du site, il accueille les participants de la soirée à bord du River’s King et leur propose des bracelets fluo qui signalent leur « statut amoureux »: Vert : « cœur à prendre », jaune : « Pourquoi pas ? » et rouge : « déjà pris ».

Le site OVS fait d’internet un moyen de se rencontrer dans la vie réelle. Pour des rencontres amicales ou amoureuses ? « Le site est un réseau social de rencontres conviviales et amicales. Nous ne voulons pas devenir un site de rencontres pour célibataires » affirme Jonathan. Jérémy Routier, un jeune geek trentenaire et fondateur d’OVS, s’enorgueillit des plus de sept cent quarante mille membres actifs en France.

Ambiance lounge, zen et jazzy

A l’intérieur du bateau amarré devant la Maison de la Radio règne une ambiance lounge, zen et chaleureuse. Lumières tamisées, banquettes et fauteuils en mousse autour de la piste de danse, musique douce et jazzy en fond sonore. Toutes les tables sont occupées par des groupes qui dégustent pâtes au saumon et salade de riz mayonnaise. Tout le monde a l’air de se connaître, et l’on se parle d’une table à l’autre. Cela ressemble à un rendez-vous d’habitués. La population est extrêmement diversifiée. De vingt-cinq à soixante ans, tous les styles et toutes origines sociales confondues.

22 heures. Le bateau quitte le quai. Peu de gens portent les bracelets distribués à l’entrée. Il fait un froid glacial, vite oublié grâce à la beauté du spectacle de la ville vue de la Seine. On pousse des cris de joie et des hourras chaque fois que le bateau passe sous un pont.

L’atmosphère est agréable et les conversations s’engagent facilement. « Je suis venue pour m’amuser, passer une soirée entre amis et pourquoi pas faire de nouvelles connaissances. Mais je ne viens pas ici spécifiquement pour rencontrer quelqu’un » déclare Myriam. C’est une belle jeune femme d’origine indienne, âgée de 25 ans. Elle est accompagnée de sa bande d’amis.

Samir, lui, est venu seul. C’est un habitué. Avec OVS, il fait du théâtre d’improvisation, des sorties bar, cinéma, resto. Il s’est fait quelques amis mais « faire de nouvelles connaissances n’est pas facile parce que la plupart des gens viennent en groupe » déplore-t-il. « J’utilise OVS pour sortir, m’amuser. Rencontrer des filles ce n’est pas vraiment le but de l’opération car ça c’est le destin ! »

«On ne s’est pas déjà vu quelque part ? »

Au niveau inférieur du River’s King, ambiance boîte de nuit. On danse sur « Get into the groove » de Madonna. La température a grimpé à 25°. « On ne s’est pas déjà vu quelque part ? Tu n’habites pas à Levallois-Perret ? » me demande avec insistance Jérôme, un jeune cadre de 36 ans. Et il raconte: « Je suis divorcé et j’ai deux enfants. Mais tous mes amis sont en couple. J’ai envie de refaire ma vie et OVS est un moyen pour faire de nouvelles rencontres. Ça permet de faire des activités sympas, mais ce n’est pas facile de faire connaissance, ça reste superficiel. »

Au bar, jus de fruits bon marchés à 5 euros et cocktails à 8 euros. Arouna, 37 ans, informaticien et Sébastien, 38 ans, agent de voyage, sont amis depuis le lycée : « Nous étions une bande d’amis, raconte Sébastien. Aujourd’hui tous vivent en couple et quand ils m’invitent je me retrouve le seul célibataire. Donc je sors avec Arouna qui est célibataire aussi. » Les deux amis en sont à leur dixième sortie OVS. « Mais on n’a fait aucune rencontre marquante », se désolent-ils. Ils ont eu envie de venir ce soir, pour le concept croisière-buffet-boîte de nuit à 15 euros.

Les deux hommes ne portent pas le bracelet fluo distribué à l’entrée. Ils l’affirment: « On préfère que les choses se fassent naturellement ». Mais Arouna s’en plaint : « Ce n’est pas facile de faire des rencontres aux soirées dansantes. Les gens viennent en groupe, dansent et parlent entre eux. On a rencontré une fille qui fêtait son anniversaire avec ses amis, on a discuté un peu… mais ce sera sans suite. »

La fête bat son plein, la foule s’agite sur Cool and the Gang et c’est comme une litanie sur le River’s King : « Ce n’est pas facile de faire de vraies rencontres ». Si, pour certains, OVS sert à sortir et s’amuser, pour beaucoup c’est une tentative pour sortir du célibat…

V.B.

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Les Restos du Coeur « maraudent » chaque nuit à la rencontre des SDF de Seine-Saint-Denis. Reportage avec une équipe de bénévoles, au cœur de cette solidarité nocturne.

« Ici, tout le monde se tutoie », lance Jeannot dans le hangar des Restos du Coeur à Aulnay-sous-Bois. De là partent, chaque soir, cinq camions porteurs de repas complets pour toute la Seine- Saint-Denis.
On stocke ici produits alimentaires, vêtements et duvets. Les vêtements sont distribués à la demande, « pour éviter de les retrouver aux puces le lendemain ». Les plats chauds sont préparés par la Cuisine des « Restos » à Aubervilliers. La Sodexo donne également des repas et L’Oréal, des trousses de toilette.

« J’étais un très grand fan de Coluche »

Jeannot porte des lunettes rondes et une surchemise à carreaux. Typographe à la retraite, il coordonne bénévolement la maraude du 93 depuis cinq ans. Dans le préfabriqué qui tient lieu de bureau, il donne les dernières informations à la dizaine de bénévoles présents : « Mardi, à Saint-Denis, il y a eu une agression ; un mec est tombé sur une bénévole avec un couteau. » « A quelle prison lui porte-t-on son repas ? », plaisante Jackie-Yves. qui a revêtu le gilet jaune et le badge rose et noir de l’association.
160 personnes sont bénévoles à la maraude en Seine-Saint- Denis, en majorité des femmes. Annabelle a 35 ans. Educatrice spécialisée dans un hôpital psychiatrique, elle explique avec un délicieux accent toulousain : « Cela m’intéressait professionnellement d’approcher un public de SDF. »

Son coéquipier, ce soir, c’est Francis ; visage ovale et collier de barbe, ses collègues le surnomment gentiment Robert Hue. « J’étais un très grand fan de Coluche. Je m’étais toujours dit : « quand je serai à la retraite, je ferai la maraude. » »
20h30. Annabelle et Francis partent « tourner » de Drancy à Rosny. Ils disposent de trente repas. Leur feuille de route comporte quatorze arrêts ; elle leur indique comment identifier leurs bénéficiaires.

Une Twingo pour maison

Omar est le premier d’entre eux. Il a élu domicile devant la Cité de la Muette de Drancy, qui abrite l’ancien camp nazi et un wagon de la déportation. Adossé à un arbre, il est emmitouflé dans une couverture. Il reçoit son repas avec un timide sourire : soupe instantanée, beignets de poisson et purée de courgette. Il accepte aussi le « sac dessert », qui contient du pain, une boîte de sardines, du camembert et un fruit.

José-Maria, les bénévoles le repèrent facilement grâce à la Twingo qui lui tient lieu de maison. Chapka enfoncée sur la tête, il annonce : « J’ai appelé le 115 pour un hébergement, mais il n’y avait pas de place. »

Slobodan vit dans un Combi Volkswagen équipé d’une petite télé. C’est un immense Serbe. « Tonton, tu as des vêtements pour moi ? », lance-t-il. « Non, avec ta taille, c’est difficile », répond Francis.
Le camion prend la direction des Lilas. David et Grégory se retrouvent souvent aux « Restos » ou aux bains municipaux.

Momo, dans un bosquet

David a la tchatche. Il vit sous une tente vers le périph’ et touche « le RMI : 460 euros ». Grégory, d’origine haïtienne, est moins à l’aise en français. Il vit dans un local à vélo avec l’accord des copropriétaires : « Parce que je laisse propre ».

22h30. Station-service de la Porte de Montreuil. Une équipe du Samu social est déjà sur place. « Vous cherchez Momo ? », demande l’un de ses représentants. Momo s’est aménagé un abri dans des bosquets. Il invective l’équipe du Samu dans un mélange de français et d’arabe.

Trois personnes se pressent devant le camion. Parmi eux, un homme ne demande qu’à faire la conversation. Il vit sous une tente et refuse les hébergements d’urgence : « Ah, moi, j’vais pas avec les SDF ! ». Il connaît bien Anabelle et lui demande des nouvelles de son lapin. En recevant son « sac dessert », il lâche : « Enlevez le pain, donnez-le à quelqu’un d’autre, il m’en reste d’hier ».

Métro Croix de Chavaux, à Montreuil. Annabelle descend dans la station pendant que Francis reste près du camion. Elle ressort avec un homme au visage couvert de plaies. Son pantalon est déchiré. Francis le reconnaît : « C’est Gaspard, il a changé d’emplacement. On lui a brûlé son matelas ; il se fait toujours dépouiller ». Six autres hommes viennent chercher leur repas. « Gaspard, on lui a donné une polaire en douce », glisse Annabelle.

Retour à Aulnay-sous-Bois à 0h45. 167 repas ont été distribués cette nuit dans une vingtaine de villes du département.

Après le rangement, place à la convivialité. Francis a apporté de quoi fêter son anniversaire. Jamal offre deux bouteilles de champagne. Les blagues fusent.
1h40. La troupe se disperse. La nuit sera courte. Surtout pour Annabelle, qui retrouve les patients de son hôpital à 8h30 pour un atelier théâtre.

Caroline Barjon

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