par Gaelle, Charlotte et Coralie
Ulli Lust est une auteure de bandes dessinées autrichienne qui, à l’âge de dix-sept ans, a entrepris un voyage de deux mois qui la conduisit jusqu’en Italie du sud, sans argent, sans papier (et sans vêtement de rechange).
Sur fond de culture punk, Trop n’est pas assez raconte ce voyage formateur pendant lequel la jeune Ulli découvrira le machisme, la violence et l’intolérance. (Interview par les Inrockuptibles)
Comment t’est venue l’idée d’écrire ce livre?
Ce n’est pas très original, je suis juste une auteure de BD qui avait envie de faire un gros livre, un livre consistant. Je me suis dit que cette période de ma vie pouvait me fournir un matériau suffisant pour débuter. Mais je n’étais pas très à l’aise, au début, à l’idée de raconter ça. C’était tout de même plutôt embarrassant. Quand j’ai commencé à écrire, à retrouver tous les personnages de cette époque, j’ai douté de ma capacité à retranscrire tout cela. J’avais peur d’avoir oublié mais finalement, on a une bonne mémoire à dix-sept ans, donc tout a fini par revenir.
La culture punk est très présente dans ton livre. Comment es-tu devenu punk?
Nous étions au début des années quatre-vingt. Dans les villages d’Autriche, comme dans beaucoup d’autres endroits, les vieux restent et les jeunes partent en ville. J’ai fait comme tout le monde, je suis partie à Vienne pour suivre des cours de stylisme dans une école de mode. Mais je détestais l’école et j’ai rencontré des punks. Je trouvais que c’étaient les plus cools, j’adorais leurs looks et leur façon de vivre, leur côté rebelle, leur fascination pour le côté obscur, choquant et sale. Et puis j’étais amoureuse… Mais je pense aujourd’hui que j’étais une mauvaise punk parce que j’étais malgré tout très positive, je n’avais pas vraiment de haine en moi, j’en avais juste ras-le-bol de l’école.
À la fin du livre, tu demandes pardon à tes parents, ce n’est effectivement pas très punk comme attitude!
C’est vrai, mais mes parents étaient vraiment des gens adorables. Ils voulaient la même chose que tous les parents, que je sois normale et que j’aille à l’école. Et le problème, c’est que je voulais exactement l’inverse. Si je leur ai demandé pardon, c’est parce que j’avais malgré tout conscience qu’ils m’avaient bien élevée.
Tu es partie de chez toi sans rien, avec une vague copine, vous avez traversé la frontière en passant par une forêt, de nuit. Était-ce de l’inconscience pure?
En fait, je crois que l’éducation que j’ai reçue avait fait de moi quelqu’un de fort. J’avais simplement une très grande confiance en moi, un solide instinct de survie. Et une soif de liberté terrible!
Aujourd’hui encore, je me sens mal d’avoir fait ça à ma mère, parce que j’ai un fils et que je ne voudrais pas qu’il me fasse la même chose. Mais, à l’époque, je ne voulais simplement pas rentrer dans le moule.
Après avoir traversé l’Italie, tu arrives en Sicile, seule, et les ennuis commencent sérieusement. Tu découvres la violence et subit un viol. À ce moment-là, pourquoi n’as tu pas décidé de rentrer?
Quand je suis arrivée en Sicile, je pensais que je serais suffisamment forte pour résister à ce machisme et à cette violence. Mais ça n’a pas été le cas, je n’ai pas réussi. Après le viol, mon besoin de liberté est resté plus grand que la violence des hommes, plus grand que la haine. Je ne pouvais pas abandonner. Si j’étais rentrée à ce moment, cela donnait raison à tous ceux qui disaient que ce voyage était une folie, à ceux qui pensaient qu’une fille devait être sage et normale.
Considères-tu ton livre comme une sorte de roman d’apprentissage?
Oh non! Pas du tout! Je ne voudrais surtout pas qu’en lisant mon livre, les jeunes filles pensent que la morale en est : “Si vous voulez être en sécurité, restez chez vous”. C’est un livre sur la condition humaine. Toute bonne littérature devrait parler de ça. Mon livre parle plus précisément de la condition féminine, je trouvais que mon histoire était un bon vecteur pour en parler.
On trouve dans le livre des extraits de lettres que tu écrivais sans les envoyer, des passages de ton journal intime. As-tu toujours éprouvé le besoin d’écrire?
Je tiens un journal depuis l’âge de douze ans. Cela permet d’agencer les choses, de réfléchir à ce qu’on a fait. J’ai continué à le tenir pendant le voyage mais pas tout le long, car j’étais mêlée à des choses pas très légales et ça n’aurait pas été prudent de laisser une trace écrite de tout cela.
Y a-t-il des événements que tu as préféré ne pas raconter?
Oui. Pendant ce voyage, j’ai connu pleins de très belles soirées avec des personnes vraiment bien. Mais, comme la plupart des gens, je trouve plus facile de raconter les choses horribles que les belles choses.
Quand tu te retrouves en Sicile, confrontée à des mafieux armés et plutôt dangereux, as-tu réellement conscience du danger de la situation?
En fait, je n’avais pas spécialement peur de la mafia parce qu’ils avaient un code d’honneur dans lequel la femme est respectée un minimum. Dans la mafia, on ne frappe pas une femme, on ne la viole pas. J’avais plus peur des gamins sur la plage que des mafieux.
Peux-tu nous parler un peu de la scène BD allemande?
En Allemagne, nous n’avons pas la même tradition narrative que vous, en France. J’avais d’ailleurs un peu peur de ne pas toucher le public français avec mon histoire. En Allemagne, c’est un tout petit milieu, très familial où nous nous connaissons tous et où on s’inspire les uns des autres. Il n’y a pas vraiment de concurrence parce qu’il n’y a pas un gros marché et qu’il n’y a pas grand chose à gagner.
Tu t’intéresses depuis déjà quelques temps à la BD numérique avec le site www.electrocomics.com. Quel est le principe du site?
C’est un site gratuit qui fonctionne à partir de dons, par compte paypal. Pour moi, c’est juste un nouvel espace de jeu, comme quand j’ai découvert la lithographie ou la sérigraphie. Chaque support permet des expériences nouvelles et créatives. J’adore Internet parce qu’on peut y faire du gratuit sans que le public ait l’impression d’avoir affaire à un produit cheap ou bas de gamme. Mais je suis plutôt inquiète pour la suite, la pression financière est forte. Pour moi, l’important n’est pas le contenant mais le contenu, c’est pour cela que sur le site, on peut trouver des BD qui n’ont jamais été publiées et d’autres qui ont eu une vie sous forme de livre. Personnellement, je suis une nostalgique, alors je préfère travailler avec le papier.
Sur quel projet travailles-tu en ce moment?
Je travaille sur l’adaptation BD d’un roman qui raconte l’histoire des enfants Goebbels, racontée par la fille aînée, Helga. Les parents ont tués leurs enfants à la fin de la guerre, car, pour eux, il n’y avait pas de futur pour les enfants des nazis. Ce livre est une commande, mais il me tient beaucoup à cœur. Il sera prêt d’ici deux ans.
Ulli lust, Trop n’est pas assez, éditions Ça et Là.
Prix de la révélation au festival international de la bandes dessinées 2011.
Le site de BD en ligne est par ici.










